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Chapitre 2 : Tisane et Mocaccino

Dernière mise à jour : 7 mai

Je pense être victime d’une véritable malédiction : celle des jours de l’an foirés. Du moins lorsque la soirée implique d’autres individus de mon espèce. Indigestion, brûlure au second degré, rencontre inopinée avec un ex : j’ai cumulé toutes les pires péripéties d’une Saint- Sylvestre. C’est pourquoi, pour ma propre survie, j’ai établi une règle d’or : rester sous mon plaid le 31 décembre.


Il est 22 heures. J’ai préparé un mocaccino supplément chocolat et m’apprête à retrouver la famille Gilmore pour ma dose quotidienne de niaiserie réconfortante. Dehors, la neige enveloppe Edimbourg de son manteau d’hiver. Je savoure le calme qui règne à l’étage quand soudain un tambourinement écourte mes rêveries. Tendue comme un string XS sur un popotin complexé, j’attends quelques secondes espérant que le bruit cesse. Mon anxiété envoie à mon cerveau une compilation de scénarios farfelus impliquant majoritairement une fin de vie douloureuse.


Je vous en prie, s’il s’agit d’un tueur en série, envoyez-moi Christian Bale.


Consciente de ma chance légendaire en cette date fatidique et m’apprêtant à découvrir François Damiens sur mon pallier, j’enfile mes chaussons puis descends les escaliers à pas feutrés. Les coups s’intensifient. Je longe le mur jusqu’à atteindre la fenêtre et jette un œil derrière le rideau. Un homme âgé, enfoncé dans une parka bleu nuit, se tient sur le perron. La pression diminue mais je ne baisse pas la garde. J’entrebâille la porte d’entrée du café. Un vent glacial me fouette le bout du nez, déclenchant une vague de frissons.


- Bonsoir Monsieur, je suis désolée mais nous sommes fermés. 


Son visage est encadré par une large barbe blanche. Elle se confond avec les fines boucles qui retombent sur ses tempes. Je me perds quelques secondes dans l’étendue cristalline de son regard. Il est d’une beauté rare.


- J’en suis bien conscient ma p’tite dame. Mais c’est un cas d’extrême urgence ! 


Entre ses mains gantées repose une adorable boule de plumes. Un jeune rouge-gorge frigorifié lutte pour se réchauffer. Son petit corps est secoué de tremblements. J’enlève immédiatement la chaîne censée me protéger d’un potentiel criminel et l’invite à s’assoir sur l’un des fauteuils du café.


-J’ai trouvé ce pépère à côté de votre gouttière à moitié enseveli sous la neige. Ces oiseaux ne sont pas frileux mais celui-ci a dû se blesser et est resté trop longtemps dans la poudreuse. 


Je récupère un plaid sous le comptoir et le propose au vieil homme :


- Tenez, vous pouvez commencer à le sécher. Je vais allumer un feu. 


Lorsque j’ai visité cette jolie maison mitoyenne qui accueille aujourd’hui le Hélène’s Coffee, je suis immédiatement tombée amoureuse de cette cheminée en pierre. Dressée sur le mur ouest de la salle principale, elle semble attendre réunions nocturnes, lectures de contes et autres rassemblements chaleureux. Les premières étincelles enflamment les brindilles récoltées cet automne dans le jardin. Notre sauveur d’oiseaux en détresse est concentré sur sa tâche, débarrassant l’animal des derniers flocons qui ornent son plumage.


-Est-ce qu’une boisson chaude vous ferait plaisir ? 


Lorsqu’il lève les yeux dans ma direction, je peux y lire une grande inquiétude.


-Je ne refuserais pas une tisane si vous avez.  


Sa voix semble provenir de contrées lointaines, échappée des légendes de nos grands-mères.


-Il se trouve que je viens de recevoir une infusion pomme-cannelle à tomber. 


Je m’active en cuisine et garnis une large assiette de victuailles : cookies au cœur fondant, tartelette rustique poire-chocolat, pruneaux fourrés à la pâte d’amande. Lorsque je reviens auprès du feu, le rouge-gorge tremble toujours.


-Le problème avec ces bestioles, c’est qu’il suffit d’un choc pour les mettre hors service.


- J’espère qu’il va s’en sortir…

 

Ma phrase se noie dans une gorgée de mocaccino tiède. Nous sirotons notre boisson dans un calme que les mots ne tardent à écourter. La discussion s’écoule avec douceur et naturel. J’apprends que l’octogénaire s’appelle Peter Stevenson, qu’il réside à une centaine de mètres du café et est veuf depuis un peu plus d’un an. Monsieur Stevenson a une drôle de façon d’étirer sa moustache quand il parle et ponctue ses phrases d’expressions amusantes :


-Il a fermé les yeux sapristi !


L’oiseau s’est endormi. Il n’est même pas minuit et pourtant, la fatigue me gratte les yeux. Bercée par les anecdotes de Peter, je bascule dans un sommeil profond malgré mes efforts pour m’accrocher à la réalité.


Une mélodie enjouée me tire hors des bras de Morphée. Lorsque je me réveille, saisie par le froid qui engourdit mes orteils, j’aperçois une boule de plumes brune et orange perchée sur le fauteuil de Monsieur Stevenson. Le rouge-gorge s’époumone au-dessus du vieil homme qui roupille. Ce dernier ouvre à son tour les paupières et se peint dans ses iris un paysage extraordinaire : l’émerveillement et le soulagement qui étincellent. Les larmes embrument ce tableau émouvant. Lorsque l’oiseau cesse de chanter, Peter reprend :


-Chaque année avec ma femme, nous avions l’habitude de nous promener le soir du 31. Luce adorait écouter les rires qui raisonnaient dans les rues. Hier, ce fut ma première balade solitaire. Et je suis tombée sur ce p’tit piaf. Le rouge-gorge était son oiseau préféré. Si ce n’est pas un signe. Puis je vous ai rencontré. Je pense que ma Luce veille sur moi de là- haut. 


Monsieur Stevenson se lève et m’attrape la main avec une douceur infinie.


-Merci Anna. 


J’essuie mes joues humides et le prend dans mes bras. L’étreinte est longue et chaleureuse, bercée par les vocalises de notre ami à plumes. Aujourd’hui, en ce premier janvier, je suis officiellement libérée de ma malédiction annuelle.

 
 
 

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