top of page

Chapitre 1 : Cappuccino et Chocolat

Dernière mise à jour : 7 mai


Chaque jeudi soir, j’assiste au même rituel. La jeune femme débarque en premier. Elle m’adresse un « bonjour » timide et s’installe à la table qui offre une vue dégagée sur la rue. Je lui sers un cappuccino crémeux et elle plonge dans son carnet à dessins. Puis il franchit à son tour le seuil de la porte. Elle pose discrètement son regard sur ce grand garçon élancé et je peux percevoir le rose qui teinte ses joues. Il choisit toujours la table qui lui fait face, à l’opposé du Coffee Shop. Je lui prépare un chocolat chaud saupoudré de cannelle et assiste amusée aux coups d’œil furtifs qu’ils se lancent à travers la pièce. Elle dessine. Il lit. Les heures s’écoulent dans une atmosphère particulière mêlant hésitation et tendresse. Je reconnais la couverture du roman Le crime d’Halloween d’Agatha Christy. J’ai le même qui traîne dans ma bibliothèque.


Voilà plus d’un an que cette scène se répète. Ils ne se sont toujours pas adressé la parole. Lorsque j’ai ouvert mon petit café dans le quartier de Dean Village à Edimbourg, je me réjouissais des histoires qui s’y écriraient. J’adore imaginer les liens se renforcer autour d’une boisson chaude ou d’une pâtisserie concoctée par mes soins. Le souci, c’est qu’avec nos deux timides, nous n’en sommes même pas au stade du prologue. J’aurais pu trouver cette situation d’un romantisme à tomber : le drame d’un amour fantasmé qui, entravé par la pudeur de nos protagonistes, ne verrait jamais le jour. Mais la vie m’a rappelé il y a peu à quel point le regret est amer. Et je ne souhaite cette souffrance à personne, pas même à la vieille chouette qui laisse son chien déféquer sur mon paillasson.

D’autant plus que les preuves s’accumulent. La semaine dernière, alors que je troquais ma jardinière d’été pour une composition automnale, j’ai cru apercevoir des croquis du « crush » de la demoiselle dans son sketchbook. Il y a un mois, j’ai trouvé dans la poubelle des lettres avortées rédigées par notre Roméo. L’impuissance est un mythe qu’invoquent les êtres à l’imagination peu fertile. Il y a toujours un moyen d’agir. C’est pourquoi j’ai décidé d’endosser le rôle de Cupidon, sans aucune culpabilité. J’ai également dû m’inventer des qualités d’enquêtrices, pour mettre en place une stratégie infaillible. Accoudée sur mon comptoir entre deux bougies, j’observe discrètement les jeunes gens qui feignent de s’ignorer. J’ai compris qu’ils fréquentaient la même université grâce à leur carte étudiante repérée tantôt sur la table, tantôt dans leur portefeuille. Comment provoquer ce qu’une timidité pathologique semble empêcher ? Le garçon range son roman, se lève avec une maladresse attachante et se dirige vers la caisse.


- Tout s’est bien passé ?


Je lui adresse un sourire doux, espérant détendre les traits de son visage crispé.


- Oui. Très bien. 


Mon regard se pose sur son livre.


- Vous avez bien avancé ?


- Je l’ai bientôt fini. C’est la troisième fois que je le lis. J’adore. 


Ses yeux noisette pétillent d’une lueur passionnée.


- Tout pareil. Je suis une grande fan. 


Le jeune homme acquiesce puis s’éclipse après un « bonne soirée » aussi discret que le craquement du plancher à chacun de ses pas. La tâche s’avère rude. Soudain, un éclair de génie me foudroie. Notre chère Agatha pourrait bien être la solution non pas pour résoudre un crime fantomatique mais venir à bout des péripéties amoureuses du Hélène’s Coffee. La demoiselle range ses affaires dix minutes après le départ du garçon. Dehors, la nuit enveloppe les charmantes ruelles pavées qui longent Water of Leith.


- Le cappuccino était-il à votre goût ?


- Merveilleux.


Je pose sur le comptoir mon exemplaire de Le Crime d’Halloween que je suis allée récupérer à toute vitesse dans ma collection personnelle.


- Je crois que le Monsieur de la table juste ici a oublié son livre.


La jeune femme fronce les sourcils en suivant la trajectoire de mon index.


- Et ?


- Et j’ai cru comprendre que vous fréquentiez la même école. Ce serait aimable à vous de lui rapporter demain.


Son visage parsemé de jolies tâches rousses vire au cramoisi. Je sens le stress l’envahir. Elle bredouille :


- Il repassera certainement. Je ne le croise pas tous les jours… 


Je m’y attendais. Il est temps d’employer la manière forte.


- Si vous ne le prenez pas… Je le jette !


Ma voix monte démesurément. Et cette phrase sonnait bien mieux dans ma tête. Peut-être parce que je l’imaginais criée du haut d’une falaise après une quête fantastique effrénée ? J’ai l’air d’une folle furieuse. Tant pis. Malgré la surprise qui se lit derrière ses verres, elle attrape le roman et ce simple geste sonne comme une victoire. Lorsqu’elle franchit le seuil de la porte, le livre soigneusement rangé dans son sac à bandoulière, je m’écroule sur un des fauteuils en pensant :


Qu’ est-ce que je ne ferais pas pour mes clients. 


La semaine m’a semblé durer une éternité. Nous sommes enfin jeudi. Je tente de chasser les pensées négatives qui m’assaillent. J’ai peur d’avoir tout gâché avec mes tendances intrusives. C’est en revenant de la cuisine, les bras chargés de cookies encore chauds que j’aperçois le jeune homme assis à sa place habituelle. Il lit maintenant Frankenstein, le classique monstrueux de Mary Higgins Clark. L’inquiétude monte d’un cran. Où est donc la charmante demoiselle qui griffonnait des heures durant ? Les pires scénarios me traversent l’esprit. Et si je l’avais poussé dans les bras d’un serial killer ? Je suis au bord de la crise d’angoisse lorsqu’elle pénètre dans le café. Elle s’installe à côté de la fenêtre et sort son sketchbook. Je prends mon courage à deux mains et vient à sa rencontre. L’étudiante me sourit tristement et avant même que je prenne sa commande, elle me tend un sac en tissu qui contient l’exemplaire remis de force la semaine dernière. Elle inspire puis murmure d’une voix peu assurée :


- Je suis désolée. Je n’ai pas réussi. Pouvez-vous vous en charger s’il-vous-plaît ?


Mon cœur se sert quand mon regard se pose sur ses lèvres tremblantes.


- Ne vous inquiétez pas. Vous n’avez pas à vous excuser. C’est ma faute. Laissez-moi vous offrir un bon cappuccino. Vous voulez un cookie ?


Ses yeux brillent et les larmes menacent de couler. Je presse le pas jusqu’au comptoir, cherchant la plus jolie tasse pour lui servir la meilleure boisson possible. Quelle crétine ! Je l’ai mise au pied du mur. De quel droit ? L’odeur du café apaise mes pensées et mon processus d’auto-flagellation. Je saupoudre la mousse lactée de mon mélange magique à base de cacao et de cannelle. Lorsque je relève la tête, je retiens ma respiration. Le garçon se tient debout face à la jeune femme et lui tend un mouchoir. Pas un vieux kleenex. Mais un morceau de tissu délicatement brodé. Le temps semble suspendu. Les lueurs orangées filtrées par la fenêtre offrent à la scène un soupçon de magie. Emue par cette première « vraie » rencontre, je m’attèle à préparer le chocolat chaud du monsieur. Peut-être qu’à présent savoureront-ils mes délices sucrés autour d’une même table ?

 
 
 

Commentaires


bottom of page