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Nouvelle d'automne : Chocolat et Cappuccino


Chaque jeudi soir, j’assiste au même rituel. La jeune femme débarque en premier. Elle

m’adresse un « bonjour » timide et s’installe à la table qui offre une vue dégagée sur la rue. Je

lui sers un cappuccino crémeux et elle plonge dans son carnet à dessins. Puis il franchit à son

tour le seuil de la porte. Elle pose discrètement son regard sur ce grand garçon élancé et je

peux percevoir le rose qui teinte ses joues. Il choisit toujours la table qui lui fait face, à

l’opposé du Coffee Shop. Je lui prépare un chocolat chaud saupoudré de cannelle et assiste

amusée aux coups d’œil furtifs qu’ils se lancent à travers la pièce. Elle dessine. Il lit. Les

heures s’écoulent dans une atmosphère particulière mêlant hésitation, tendresse et passion. Je

reconnais la couverture du roman Le crime d’Halloween d’Agatha Christy. J’ai le même

qui traîne dans ma bibliothèque.


Voilà plus d’un an que cette scène se répète. Ils ne se sont toujours pas adressé la parole.

Lorsque j’ai ouvert mon petit café dans le quartier de Dean Village à Edimbourg, je me

réjouissais des histoires qui s’y écriraient. J’adore imaginer les liens se renforcer autour d’une

boisson chaude ou d’une pâtisserie concoctée par mes soins.

Le souci, c’est qu’avec nos deux timides, nous n’en sommes même pas au stade du prologue.

J’aurais pu trouver cette situation d’un romantisme à tomber : le drame d’un amour fantasmé

qui, entravé par la pudeur de nos protagonistes, ne verrait jamais le jour. Mais la vie m’a

rappelé il y a peu à quel point le regret est amer. Et je ne souhaite cette souffrance à personne,

pas même à la vieille chouette qui laisse son chien déféquer sur mon paillasson. D’autant plus

que les preuves s’accumulent. La semaine dernière, alors que je troquais ma jardinière d’été

pour une composition automnale, j’ai cru apercevoir des croquis du « crush » de la demoiselle

dans son sketchbook. Il y a un mois, j’ai trouvé dans la poubelle des lettres avortées rédigées

par notre Roméo. L’impuissance est un mythe qu’invoquent les êtres à l’imagination peu

fertile. Il y a toujours un moyen d’agir. C’est pourquoi j’ai décidé d’endosser le rôle de

Cupidon, sans aucune culpabilité. J’ai également dû m’inventer des qualités d’enquêtrices,

pour mettre en place une stratégie infaillible.

Accoudée sur mon comptoir entre deux bougies, j’observe discrètement les jeunes gens qui

feignent de s’ignorer. J’ai compris qu’ils fréquentaient la même université grâce à leur carte

étudiante repérée tantôt sur la table, tantôt dans leur portefeuille. Comment provoquer ce

qu’une timidité pathologique semble empêcher ? Le garçon range son roman, se lève avec une

maladresse attachante et se dirige vers la caisse, qui semble subir l’invasion de sa voisine la

fougère.

« Tout s’est bien passé ? « 

Je lui adresse un sourire tendre, espérant détendre les traits de son visage crispé.

« Oui. Très bien. »

Mon regard se pose sur son livre.

« Vous avez bien avancé ?

- Je l’ai bientôt fini. C’est la troisième fois que je le lis. J’adore. »

Ses yeux noisette pétillent d’une lueur passionnée.

« Tout pareil. Je suis une grande fan. »


Le jeune homme acquiesce puis s’éclipse après un « bonne soirée » aussi discret que le

craquement du plancher à chacun de ses pas. La tâche s’avère rude. Soudain, un éclair de

génie me foudroie. Notre chère Agatha pourrait bien être la solution non pas pour résoudre un

crime fantomatique mais venir à bout des péripéties amoureuses du Hélène’s Coffee.

La demoiselle range ses affaires dix minutes après le départ du garçon. Dehors, la nuit

enveloppe les charmantes ruelles pavées qui longent Water of Leith.

« Le cappuccino était-il à votre goût ?

-Merveilleux, comme toujours. »

Je pose sur le comptoir mon exemplaire de « Le Crime d’Halloween » que je suis allée

récupérer à toute vitesse dans ma collection personnelle.

« -Je crois que le Monsieur de la table juste ici a oublié son livre. »

La jeune femme fronce les sourcils en suivant la trajectoire de mon index.

« Et ?

- Et j’ai cru comprendre que vous fréquentiez la même école. Ce serait aimable à vous

de lui rapporter demain. »

Son visage parsemé de jolies tâches rousses vire au cramoisi. Je sens le stress l’envahir. Elle

bredouille :

« Il repassera certainement. Je ne le croise pas tous les jours… »

Je m’y attendais. Il est temps d’employer la manière forte.

« Si vous ne le prenez pas… Je le jette ! »

Ma voix monte démesurément. Et cette phrase sonnait bien mieux dans ma tête. Peut-être

parce que je l’imaginais criée du haut d’une falaise après une quête fantastique effrénée ? J’ai

l’air d’une folle furieuse. Tant pis. Malgré la surprise qui se lit derrière ses verres, elle attrape

le roman et ce simple geste sonne comme une victoire. Lorsqu’elle franchit le seuil de la

porte, le livre soigneusement rangé dans son sac à bandoulière, je m’écroule sur un des

fauteuils en pensant : « Qu’est-ce que je ne ferais pas pour mes clients. »

La semaine m’a semblé durer une éternité. Nous sommes enfin jeudi. Je tente de chasser les

pensées négatives qui m’assaillent. J’ai peur d’avoir tout gâché avec mes tendances intrusives.

C’est en revenant de la cuisine, les bras chargés de cookies encore chauds que j’aperçois le

jeune homme assis à sa place habituelle. Il lit maintenant « Frankenstein », le classique

monstrueux de Mary Higgins Clark. L’inquiétude monte d’un cran. Où est donc la charmante

demoiselle qui griffonnait des heures durant ? Les pires scénarios me traversent l’esprit. Et si

je l’avais poussé dans les bras d’un sérial killer ? Je suis au bord de la crise d’angoisse

lorsqu’elle pénètre dans le café. Elle s’installe à côté de la fenêtre et sort son sketchbook. Je

prends mon courage à deux mains et vient à sa rencontre. L’étudiante me sourit tristement et

avant même que je prenne sa commande, elle me tend un sac en tissu qui contient

l’exemplaire remis de force la semaine dernière. Elle inspire puis murmure d’une voix peu

assurée :


« -Je suis désolée. Je n’ai pas réussi. Pouvez-vous vous en charger s’il-vous-plaît ?

Mon cœur se sert quand mon regard se pose sur ses lèvres tremblantes.

« Ne vous inquiétez pas. Vous n’avez pas à vous excuser. C’est ma faute. Laissez-moi vous

offrir un bon cappuccino. Vous voulez un cookie ? »

Ses yeux brillent et les larmes menacent de couler. Je presse le pas jusqu’au comptoir,

cherchant la plus jolie tasse pour lui servir la meilleure boisson possible. Quelle crétine ! Je

l’ai mise au pied du mur. De quel droit ? L’odeur du café apaise mes pensées et mon

processus d’auto-flagellation. Je saupoudre la mousse lactée de mon mélange magique à base

de cacao et de cannelle. Lorsque je relève la tête, je retiens ma respiration. Le garçon se tient

debout face à la jeune femme et lui tend un mouchoir. Pas un vieux kleenex. Mais un morceau

de tissu délicatement brodé. Le temps semble suspendu. Les lueurs orangées filtrées par la

fenêtre offrent à la scène un soupçon de magie. Emue par cette première « vraie » rencontre,

je m’attèle à préparer le chocolat chaud du monsieur. Peut-être qu’à présent savoureront-ils

mes délices sucrés autour d’une même table ?

 
 
 

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