Chapitre 3 : Chocolats chauds Chantilly
- dodsartwork
- 7 mai
- 5 min de lecture

-Tu sembles bien tendue ma p’tite Anna ?
Il est 9 heures. Peter est installé sur le fauteuil moelleux à côté de la cheminée. Depuis notre rencontre au jour de l’An, l’octogénaire a pris l’habitude de déguster son cappuccino tous les matins au Hélène’s Coffee.
-Aujourd’hui, c’est notre journée « Troc de plantes ». Je veux être sûre que tout sera parfait.
Peter m’adresse un sourire satisfait, surmontée d’une double moustache supplément lait.
-J’ai préparé un joli stock de bulbes. J’ai hâte de voir ce que les autres vont ramener.
Il replonge dans son journal pendant que je m’active derrière le comptoir. J’ai créé pour l’occasion un Latte à la rose et au miel qui, je l’espère, trouvera son public. Les madeleines à la fleur d’oranger dorent tranquillement au four. Le temps passe à une vitesse folle. A midi, je trouve enfin une minute pour installer, au pied de la glycine, la pancarte fleurie réalisée par le club peinture du quartier. Heureusement, j’avais prévu le coup et annoncé 14h comme horaire de rendez-vous. A l’entrée, jacinthes des bois, jonquilles et tulipes se dressent fièrement dans les jardinières printanières, prêtes à accueillir les clients.
Une première famille se présente avec un magnifique chèvrefeuille. Le café se remplit progressivement et les commandes s’accumulent. Les curieux se laissent tenter par ma nouvelle boisson. Je suis aux anges. Le parfum des fleurs se mêle aux effluves gourmands des pâtisseries. Ma joie connait son apogée lorsque je reconnais le lecteur réservé et la jolie dessinatrice dont j’avais quelque peu forcé la rencontre l’automne dernier. Main dans la main, ils déambulent dans la salle à la recherche d’une table. Le jeune homme porte sous son bras gauche une délicate marguerite. Tout est comme je l’avais imaginé : parfait.
Vers 18 heures, le café désemplit. La fatigue commence à se faire sentir. Mes jambes douloureuses peinent à enchaîner les derniers allers retours. Après plusieurs refus, je finis par accepter l’aide de M. Anderson qui, très fier d’avoir échangé ses bulbes contre un immense mimosa, vit une seconde jeunesse. Il prend place à la caisse. Du coin de l’œil, je repère un petit garçon installé seul sur l’une des chaises côté fenêtres. Armée de mon chiffon et prête à déloger la moindre miette sur mon passage, je vais à sa rencontre.
-Tu veux quelque chose à boire mon grand ?
Il ne doit pas dépasser les 10 ans.
-Je ne crois pas avoir assez.
L’enfant fouille dans la poche de son pantalon et en ressort quelques pièces qui, additionnées, ne valent pas plus d’une livre. Je relève la tête et observe le salon : aucun parent à l’horizon.
-Ne t’inquiète pas. J’ai du chocolat chaud en stock, si tu aimes bien sûr.
Je lui adresse un clin d’œil complice. Il sourit.
-Tu es venu avec un adulte ?
Il pose son regard sur ses doigts qui s’entortillent nerveusement.
-Non, je voulais faire une surprise à ma Maman.
Elle travaille le dimanche.
-Mais personne ne te garde ?
-Ma grande sœur est enfermée dans sa chambre. Elle ne veut plus jouer avec moi.
Une petite pointe me pique le cœur.
-Il me reste aussi des cookies. Tu en veux un ?
Il acquiesce.
-Comment tu t’appelles ?
-Scott.
-Ok Scott, je vais te préparer un goûter et je reviens.
Je retourne au comptoir. M. Anderson, toujours à son poste, ne se défait pas de son air ravi.
-Prends une pause Anna. Il reste peu de gens. Personne ne viendra commander.
Je remercie intérieurement le ciel d’avoir croisé son chemin.
-Merci Peter.
Dans la cuisine, le bazar règne. Je m’empare d’une des dernières casseroles propres et mets le lait à chauffer. Des souvenirs remontent et menacent de me submerger. Ma sœur aussi m’en a fait baver quand j’étais plus jeune. Pourtant, je donnerai tout ce que j’ai pour revenir quelques années en arrière.
Ne craque pas Anna…
Je prends une large inspiration et me concentre sur mes pastilles de chocolat : lesquelles choisir ?
Les 60% seront idéales.
Quelques minutes plus tard, le liquide onctueux coule dans deux tasses que je décore d’une pointe de chantilly. Lorsque je retourne dans le salon, Scott n’a pas bougé. Je remarque, posé sur la table, un petit pot en plastique qui contient un pissenlit fatigué.
-Jolie trouvaille !
Le petit garçon se redresse, attrape la tasse que je lui tends et me sourit tristement.
-Il vient de mon jardin. Je voulais l’échanger cette après-midi pour faire un cadeau à ma Maman. Elle m’a dit que personne ne lui avait jamais offert de fleurs. Mais qui voudrait d’un vieux pissenlit tout pourri ?
Les sourcils froncés, je m’assieds sur le siège qui lui fait face :
-Tu rigoles j’espère ? J’adore ! Je cherchais justement une nouvelle merveille pour sublimer mon comptoir !
Son regard brun pétille d’espoir.
-Quand on aura terminé ce chocolat archi chocolaté et ce maxi cookie, j’aurais une surprise pour toi si t’es partant.
Son visage s’illumine et disparaît derrière la large tasse.
Je n’ai pas encore ouvert au public le jardin derrière le Hélène’s Coffee. C’est un projet mais pour l’instant, je le considère comme mon refuge. Il n’est pas grand. Pourtant, cette petite cour accueille plus d’espèces fleuries qu’il ne possède de mètres carrés. Autour de la terrasse pavée s’épanouissent arbustes, vivaces et autres trésors. Ce joyeux désordre qu’offre la nature m’apaise.
Lorsque Scott franchit la porte, ses yeux s’élargissent. Une douce lumière orangée sublime le lieu.
-Choisis celle que tu veux pour ta Maman. Par contre, je veux être sûre que tu en prendras soin. Ce sont des êtres vivants et comme tout ce qui vit, ils demandent de l’attention et de la tendresse. Compris ?
Je lui tends ma main qu’il empoigne vigoureusement. Ensemble, nous entreprenons le tour du jardin. Une jacinthe violette retient son attention.
- Tu l’aimes bien celle-là ?
Il acquiesce.
- C’est la couleur préférée de Maman.
Elle dégage un parfum aux notes de miel.
-J’adore cette fleur : c’est un bulbe printanier. Tu n’auras qu’à la replanter chez toi et l’année prochaine, elle sera de retour. C’est un cadeau qui se renouvellera chaque année.
Scott est conquis. Je vais chercher un large pot en argile et une pelle dans le petit abri en palette que j’ai construit.
- Et c’est parti !
L’opération se déroule à merveille. Attentifs au bien-être de notre protégée, nous réussissons sans complication à la placer dans sa maison temporaire avant qu’elle ne rejoigne sa nouvelle demeure.
- Il est un peu lourd. Ça va aller ?
Le petit garçon acquiesce vivement. Je sens en lui une précipitation innocente, une hâte incontrôlable. Celle d’un enfant qui n’attend qu’une chose : offrir à sa Maman un cadeau et lire dans son regard un élan d’amour. Nous rentrons dans le café, les chaussures et les mains terreuses.
-Et bien vous en fichez partout sapristi !
Peter nous fixe d’un air interrogateur. Je réplique :
-C’est pour la bonne cause.
Le soir commence à s’installer, enveloppant la ville alentour d’un calme reposant. Scott regarde l’horloge fixée au mur.
-Je dois rentrer avant que Maman arrive.
Inquiète à l’idée qu’il rentre seul, je lui demande son adresse et m’apprête à le raccompagner. Monsieur Anderson prend les devants :
- C’est à deux rues de chez moi ma p’tite Anna. Va te reposer. Je m’occupe de déposer le loustic.
Mes pieds sont en compote.
- Vous êtes sûrs ?
Peter me lance un regard sévère. Je me tais. Scott pose le pot par terre et se dirige vers la table à laquelle nous avons goûté. Il s’empare de son pissenlit et me le tend :
- Merci beaucoup Madame. Vous êtes trop sympa.
Cette simple phrase apaise mes souffrances physiques, me rappelant que chaque effort réalisé pour que ce café fonctionne en vaut le coût.
- Merci à toi mon grand. J’adore ce nouveau compagnon.
Les deux hommes franchissent le pas de la porte et je me retrouve seule, à nouveau. Je repousse la tristesse qui tente de s’installer et m’attèle à trouver un contenant dans lequel placer mon pissenlit. Un mug ébréché : parfait. Posée sur le comptoir, la « mauvaise herbe » semble déjà reprendre vie. Finalement, je la trouve belle.
Bienvenue chez toi.




Quelle belle histoire! J'ai hâte de lire la suite! Je rêverais de goûter ce délicieux latte à la rose chez Anna!